Fedor van der Valk

Étant donné le nombre de questions qui m’ont été adressées concernant le billet précédent, il ne me reste qu’à publier son contenu en français.

La chose probablement la plus surprenante quand on regarde le travail de Fedor Van de Valk, c’est le côté organique, sans aucune recherche de symétrie ou de motifs, des réseaux de fils qui soutiennent son string garden – son jardin suspendu. Les plantes mises en lévitation au dessus du sol vivent dans des boules de terre recouvertes de mousse. Les lois de la gravitation et de l’équilibre donnent des orientations parfois improbables aux fleurs, arbres et arbustes, et les espèces ainsi mises en valeur sont d’origines les plus variables, bien qu’on retrouve une certaine permanence de provenance des Caraïbes et de l’Europe du Nord.

Que peut-il bien projeter de son monde intérieur qui prend dans son art une forme apparemment si radicalement contre nature? Renifler du côté de l’enfance parait être une banalité, mais immanquablement, ça paye. Sur le net, les photos peu nombreuses de Fedor laissent apparaitre plus souvent ses mains que son visage, mais ces mains là ont toutes les chances d’être des mains de métis. Et moi, « métis » ça me met le neurone en éveil.

A question frontale, réponse frontale:

« Oui, mon père est hollandais et ma mère est antillaise de Curaçao ».

Je lui parle des métis afro-russes, dont je suis, et d’un forum qui leur est dédié (dans VKontakte, le réseau social équivalent à FaceBook en russe), ce qui nous amène a discuter des particularités selon les lieux et les époques de la vie de métis. A qui se rapporte-t-il? Qui sont pour lui les « siens »?

« Les choses sont plus faciles pour nous en Occident, il y a toujours un groupe auquel on peut s‘identifier. Je ne me suis jamais vraiment senti discriminé ».

Ah oui? – me dis-je. Voyons ça de plus près.

Ses parents se rencontrent aux Pays Bas, dans les années 60-70 de nombreux jeunes de ce qui fut anciennement une colonie sont recrutés pour travailler. Et c’est dans une institution psychiatrique, où son père travaillait comme chef, que la belle jeune femme est embauchée.
Peu après la naissance de Fedor, un épisode de l’ordre la décompensation amène le père à mettre en lambeaux la garde-robe de la jeune femme, à qui il ne reste plus qu’à prendre la fuite puis divorcer.
Quand il a 17 ans, ils déménagent d’Amsterdam à Curaçao.

« Arrivé là-bas, lycée privé, je faisais bande à part avec les « teint clair » et les autres néerlandais blancs. J’étais vraiment ignorant à l’époque et je ne réalisais pas qu’il y avait une division entre eux et ceux du pays. Je suis gay, ce qui en Hollande ne représente aucun problème, alors qu’il s’agit quand même d’une toute autre « communauté ». En quelque sorte, pendant les deux ans où nous avons vécu là-bas, je me disais hollandais. Ce que je veux dire par là, c’est que mes déplacements géographiques d’alors ne m’avaient pas amené à réfléchir à la question, et à ma grande honte, je ne me rendais pas compte que les Antilles étaient un autre monde ».

Son ton, ses réponses me plaisent, il accepte l’introspection que je lui propose, ne s’encombre pas de circonvolutions, n’hésite pas à faire part de ses paradoxes.

« Quand je suis rentré en Hollande au bout de deux ans, je me suis senti pas à ma place. Je me suis employé à attirer l’attention des blancs. Je me défrisais les cheveux – haha! Quel désastre! – et je m’habillais comme un preppy. C’est sans doute là que les problèmes ont commencé: rupture avec la famille, quelques épisodes de marginalité, un diagnostic d’état limite et quelques hospitalisations, mais ça c’est une autre histoire… ».

Une autre histoire, dit-il. Vraiment?

« …Quand je dis que je romantise mon rapport aux autres, je veux dire par là, c’est que j’ai finalement choisi de m’identifier à une absence d’interactions saines avec différentes parties du royaume néerlandais. Blablabla… Aujourd’hui je me sens plus à l’aise avec ma double appartenance, c‘est plus facile ainsi de projeter à l‘extérieur ce qui en moi est difficile à unifier.
…La Mulatie? Ha! Ce que j’aimerais, c’est créer quelque chose de concret qui combine les deux mondes, les mentalités, quelque chose avec quoi « ils » peuvent tous se sentir à l’aise. Pour l’instant la seule chose qui nous unit, c’est notre reine, aimée et respectée de tous. Haha! Quel désastre!
…Si je devais être honnête je dirais que c‘est moi qui me crée mes propres problèmes, car le monde dans lequel je vis m‘a pourvu de suffisamment d‘opportunités et je n‘ai jamais subi de discrimination.
…Finalement mon métissage est bien à l’origine de ce que je fais, comment je me comporte et ce que je suis. J‘en suis venu à créer ces boules suspendues parce que j‘avais besoin de plantes pour une installation d‘animation. Auparavant je tricotais au crochet des toiles tridimensionnelles que je couvrais de mousse et d‘herbes. Il me fallait des plantes qui y trouveraient leur place et y flotteraient aussi, d‘une certaine façon. J‘avais sous la main de ces pots recyclables qui tout naturellement m‘ont donné l‘idée d‘une coquille autour des racines, puis de la maintenir avec une ficelle à la manière de mes toiles crochetées ».

Ben oui, finalement, tout est dit. Couleurs de peau, cultures, tendances sexuelles, lieux, évènements traumatisants de l’enfance et identifications se trouvent encapsulés en boules, liées bien serré, reliés dans une toile crochetée, dans une tentative de ravauder une intégrité, donner sens à l’ensemble de ces éléments.
La sublimation ce n’est pas autre chose que des évènements traumatisants et douloureux, des pulsions destructives et agressives déviés vers des objets esthétiquement, intellectuellement et socialement valorisants.

Je finis de ficeler l’écriture de l’histoire de Fedor, mais il me manque encore une réponse.
Mon histoire est en russe, et sera lisible par les russes. Ne craint-il pas une réaction homophobe et xénophobe?
Le but avec cet article n’est pas de lui nuire, mais qu’il lui profite, que son travail rencontre le succès et des commandes. La réponse arrive:

« Il leur faudra me prendre comme je suis ».

C’est bon! Il est des nôtres. Et « nôtres » sont ceux dont nous sommes proches par l’esprit, ce qui qui n’a rien à voir avec la couleur de peau.

Fedor van der Valk crée des installations, décore des salons, des lieux publics et ses créations peuvent être vues à la boutique Pompon à Amsterdam.
Les demandes peuvent lui être adressées sur son site, et il répond dans de brefs délais.

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~ par ad Nob sur 14 avril 2011.

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