Psychose et langage

Les premiers entretiens qui ont lieu avec A. se font sur l’injonction de soins psychologiques faite par le tribunal à la suite de vols en supermarché. A. ne parle pas français, et c’est en russe, sa langue maternelle mais aussi la mienne que se déroulent ces entretiens. Il y pose qu’il avait avec un complice venu lui aussi en France, tué en Russie un homme pour une histoire de délation liée à la drogue. Il dit de façon très détachée la façon dont il avait lardé le corps de nombreux coups de couteau. Ce qui le préoccupe c’est la possibilité que le complice le dénonce un jour, ce complice « comme un frère » dont il dit se noyer dans le regard, bleu comme le sien, et dans lequel il ne parvient plus à distinguer qui est qui. Cette incertitude le pousse à se demander s’il ne faut pas éliminer le complice pour être tranquille.

Le transfert est négatif, il expose avec beaucoup de satisfaction comment il parvient à gruger les lois françaises concernant ses demandes de titre de séjour et ses activités délictueuses. Il mentionne qu’il a tout l’internet dans sa tête et que ça l’obsède, et fulmine contre les arabes et les nègres qui le persécutent dans la rue.

Ces rencontres sont une obligation – de soins et de parole – dans une institution qui apparaît comme suppléance à l’Autre familial. Le rapport à cet autre est celui d’une position de maître puisqu’il va prescrire lui-même ce qui lui est du par l’Etat et l’institution : méthadone et papiers. Dans le transfert l’Autre primordial est objet de haine, la rencontre se fait sous l’aspect de forçage, particulier à la psychose où le sujet cherche à prélever de force l’objet à l’Autre. Le tableau clinique est le suivant : toxicomanie, errance, délire, passages à l’acte, angoisse, insomnies, sentiment d’oppression, ainsi qu’une résistance à l’apprentissage de la langue française après 2 ans de séjour en France.

Le matériel produit en entretien permet de repérer le rejet de la castration, et, le forclos du symbolique revenant dans le réel, les modalités de ses tentatives de castration dans le réel.

Le fait que ces entretiens aient lieu en russe où ma fonction est à envisager comme celle de l’interprète de cette langue maternelle à laquelle il est aliéné. Que s’agit-il d’interpréter ? la langue ou la lalangue ?

Réel & Jouissance

L’important dans le texte « Au-delà du principe de plaisir » 1920, c’est qu’il commence par le « fort-da ». Ces deux syllabes accompagnent le jeu d’un enfant qui fait apparaître et disparaître une bobine, et dans le rythme d’opposition de ces deux phénomènes, ce jeu symbolise la disparition et le retour de la mère de cet enfant. C’est le lien de l’opposition de deux syllabes du langage avec la répétition de la perte et de l’apparition de l’objet désiré, plaisir et douleur, qui peut définir la jouissance.

Le texte freudien précité noue l’opposition du principe de plaisir et de la répétition avec celle de la pulsion de vie et de la pulsion de mort. Notre jouissance est contradictoire , écartelée entre ce qui satisferait aux deux principes.

Le deuxième temps de l’enseignement de Lacan, après « l’Ethique de la psychanalyse » introduit une axiomatique de la jouissance, jouissance qui se passe de la castration, un symptôme avec lequel le sujet chiffre sa jouissance et où règne la pulsion de mort. C’est ce qui amène Lacan à envisager la parole comme ce qui va véhiculer la jouissance, et à proposer une « lalangue », préalable au langage, comme structure préalable à un Autre, c’est-à-dire des lettres fixant la jouissance.

Jouissance & « lalangue »

En prévision de mon départ de la structure ou A. est inscrit au programme méthadone, est mise en place une situation clinique à trois, avec la psychologue du CMP voisin.

Il me demande de traduire qu’il est angoissé par les problèmes de demande d’asile, c’est pour cela qu’il s’est défenestré. Dans l’entretien, il refuse de donner suite à mes intervention, c’est-à-dire qu’il refuse mon rôle comme tiers.

Il est sollicité à s’exprimer le plus qu’il peut en français et articule alors un baragouinage de russe, d’anglais, d’italien et de français sans montage syntaxique de référence : « bevere methadone i apporter photocopie green card i adresse i commissariat i dossier » – dit-il.

Pour parler d’angoisse, de difficultés liées au statut de sans-papiers, du cadre dans lequel se déroulent les entretiens, il a recours à la traduction.

Que traduit cette impossibilité à apprendre le français ? Il dit que les russes et les français sont trop différents et que ça ne sert à rien d’apprendre à dire « table, chaise, fauteuil » si on ne peut pas dire son âme russe.

Parler d’appartenance russe indicible en français, correspond à parler d’identité symbolique, celle qui passe par le signifiant, le champ symbolique, par la reconnaissance en un même Autre. Cette appartenance communautaire recouvre l’origine, la religion, la langue, les us et les coutumes, tout ce qui nous lie à l’Autre du langage, de la loi et du désir. L’autre du langage constitue le champ essentiel par lequel le sujet va pouvoir assurer une permanence à son identité symbolique. Cette dimension du langage est également déterminante pour la reconnaissance dans tout groupe, ce que Lacan explicite dans sa thèse du lien social réglé par le discours : « …le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime… ». Chez l’infans, il s’imprime au prix de cette aliénation radicale à l’Autre du langage alors même que l’identité symbolique, elle, ne s’acquiert qu’à en passer par la coupure qui le sépare de son être et de ce dont il jouit. Cette coupure qui assure notre représentation au lieu de l’Autre entraîne chez le sujet une exclusion, ce qui fait que le rapport d’un sujet à la langue fait de lui un immigré, comme l’exprime Jacques Alain Miller dans son cours sur l’extimité[1] : « Etre un immigré est le statut même du sujet, il n’a d’autre chez soi que chez l’Autre… ».

L’articulation lacanienne de la question de l’identité Symbolique, de l’identité Réelle et de l’identité Imaginaire avec le langage et le concept de « lalangue » permet ce comprendre ce qui dans cet exil au champ de l’Autre fait traumatisme, jouissance et souffrance.

Cette origine identifiée à la mère qu’on appelle langue maternelle est ce qui est à perdre pour chaque sujet pour qu’il puisse accéder à une langue qui se fonde sur la différence du rapport S1 – S2, qui parce qu’il nous exile au champ de l’autre, permet de faire lien social.

Ce néologisme – « lalangue[2] » – qu’il introduit dans les années 70, est le concept par lequel Lacan cerne l’intrication du signifiant avec le Réel, les premiers signifiants étant le Réel de la langue. L’écholalie que l’infans différencie comme langue maternelle ne s’accorde pas exactement avec l’Autre, puisqu’il s’agit justement d’un discours écholalique mère-enfant. C’est là que cette parole maternelle porte une dimension traumatique et de jouissance : traumatique en ce qu’elle fait effraction imaginaire chez l’enfant et ne prend valeur que dans l’après coup d’une articulation symbolique introduite par un tiers.

Cette fracture entre lalangue et langage se retrouve dans tout entre-deux-langues, c’est-à-dire entre une langue d’origine et une langue d’adoption, ce passage de l’une à l’autre sollicite le deuil de la lalangue. Deuil qui, même s’il est une perte et un refoulement, nécessite cependant que la lalangue ait été suffisamment riche en S1 pour être au fondement d’une pulsion invoquante et d’un désir de dire, maintenir sa quête de sens la langue en général, n’importe laquelle.

Si au contraire l’identité reste fixée à cette dimension de lalangue, alors le discours reste immuable, non dialectisable, bétonné et n’autorisant aucune articulation, traduction ni interprétation. On ne peut pas dire son « âme », on reste collé à la toute-puissance maternelle sauvegardée. Le sujet reste alors collé à une mère-patrie origine mythique, une race, une identité arrimée à la mère originaire et dans une filiation qui aurait évincé le tiers, le nom du père.

Chez le psychotique, le rapport à la jouissance se traduit par le fait de vouloir donner sens aux injonctions de jouissance et autres phénomènes énigmatiques pour lui. Du fait que dans la paranoïa le sujet s’identifie à la jouissance au lieu de l’Autre, c’est à ce lieu que vont surgir les phénomènes de jouissance. Dans la schizophrénie c’est dans le corps qu’ils vont surgir. C’est la qu’en tant que « fou », comme le lui a prédit sa grand-mère, que A. choit hors du discours, dans le Réel : il se défenestre.

Dans l’impossibilité à faire fonctionner le nom-du-père et son corrélat imaginaire, le phallus, à donner sens donc, A. promeut par la lalangue son rapport au signifiant asémantique, aux signifiants isolés, énigmatiques auxquels il a affaire et qui sont plus porteurs de jouissance que de sens.

L’angoisse

Une des caractéristiques de la plainte d’A. est l’angoisse. Il souffre intensément du caractère oppressant de son délire et menance de passer à l’acte en se défenestrant.

Dans « ISA[3] » Freud situe la racine de l’angoisse dans la détresse primitive. Le terme hilflosigkeit par les difficultés de traduction qu’il présente, pointe quelque chose du caractère « intraduisible » de cet affect.

Hilf

los

ig

keit

aide

perte

forme adjective

forme substantive

Littéralement désaide, la perte, l’absence d’aide – soit un état de démunition, de détresse, de détresse originaire, le terme renvoie par sont « intraduisibilité » à l’impensable, l’indicible de cet état.

La détresse fondant le sujet comme être en relation, est à la fois cause des besoins vitaux de l’organisme et conséquence de l’impact de l’insatisfaction, renforcée par une carence provisoire de recours venu de l’extérieur.

Plus tard Freud dépasse la racine biologique de l’infans néotène, en assignant à l’angoisse de castration la place qu’elle occupe dans le complexe d’œdipe.

Dans le recours angoissé à la croyance dans la toute puissance de l’Autre se révèle chez le sujet le désir absolu de contrôle absolu sur l’objet, de maîtrise du désir de l’Autre.

L’état de dépendance de celui en détresse par rapport au désir de l’autre fait osciller A. entre le besoin d’être aimé et le besoin de se mettre en situation danger pour restaurer le lien dans ce besoin d’être aimé, de là les menaces de défenestration.

Si pour Freud l’angoisse est liée à un manque d’objet, pour Lacan elle est liée au désir de l’Autre et elle n’est pas sans objet, car elle pose la question de savoir quel objet je vais être pour cet Autre, à quelle sauce il va me manger.

Le sujet psychotique a affaire à un Autre non barré chez lequel la place du manque n’est pas préservée, et l’image spéculaire se détache et devient un double autonome et désarrimé, source de terreur et d’angoisse. C’est la manifestation du défaut de cet appui indispensable qu’est le manque, puisque c’est quand le sein maternel menace d’envahir par sa toute-présence que le nourrisson est envahi de l’angoisse de la perte de ce sein, alors même qu’il est dépendant, sans un mot, sans aucune symbolisation.

Articulation de la jouissance au champ de l’Autre

En Russie, A. consommait épisodiquement une substance artisanale – le чёрный – qu’il devait prendre le temps de se préparer, au rythme des saisons et des cuissons. Arrivé en France, il s’inscrit dans un programme méthadone – bas-seuil qui plus est.

Des le début de son inclusion dans le programme, il fait augmenter les doses prescrites, bien au-delà de celles généralement suffisantes pour contenir le manque. Il accompagne ces doses de Rhohypnol, Immovan, Revatryl par plaquettes, cannabis, cocaïne, le tout accompagné de bières fortes. Ce qu’il recherche c’est de faire cesser tout son délire, fermer les portes, ne plus penser, mettre un voile devant les phénomènes qui l’envahissent. Cependant, il dit que certaines associations de substances ont pour effet qu’il est encore plus facilement happé par la suspicion et la violence et qu’il n’arrive pas à faire taire l’injonction de la grand-mère, le chat maléfique, ni le fait que tout l’internet parle en lui et qu’il n’arrive pas à échapper à leur jouissance. Cette consommation de substances traduit ses tâtonnements à trouver le bon produit pour faire cesser la souffrance sans effets secondaires.

Le statut accordé à la substance et l’investissement du prescripteur de la méthadone permet de situer dans le transfert le lien à l’Autre dans le registre du recours originaire à un tiers pour survivre. Je suis toxicomane, j’ai un besoin vital de la substance, et tout mon rapport à l’Autre est subordonné au fait qu’il me doit méthadone, asile, soins et inscription sur « papiers », subordonné à cet impératif de jouissance dont l’Autre a la charge de faire perdurer le « jouis ! ».

Ainsi, cependant qu’il attend son « du », c’est-à-dire d’être accueilli, il crée les conditions pour ne pas l’être. Il organise dans le réel ce qui chez lui est dans son imaginaire – ne pas être entendu, être en détresse dans cette béance constamment renouvelée où il lui manque quelque chose pour continuer à être sur de continuer à vivre.

Dans tout symptôme, toute souffrance, le sujet trouve une réalisation de son désir, une jouissance à mettre dans Réel ce par quoi il est subjectivement menacé. Pour A. ce Réel prend la forme de sa désinsertion sociale catastrophique : exilé dans un pays dont il ne parle pas la langue, sans papiers, délinquant. L’Autre absolu du psychotique surgit sur l’axe imaginaire, un Autre non symbolisé, resté Réel. La forclusion du nom-du-père rompt les amarres, dérègle la distance à l’Autre, au point que le sujet soit se confond avec l’Autre, soit – comme là – lui devient complètement étranger.


[1] J.-A. Miller, « Troixième leçon du cours sur l’extimité », 1985-1986.

[2] J. Lacan, «Séminaire XX Encore, p. 174, Seuil, collection points essais, Paris, 1981.

[3] Freud, Inhibition, Symptôme et Angoisse, PUF, Paris, 2002.

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~ par ad Nob sur 13 octobre 2007.

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