Aide Sociale à l’Enfance, Psychologie et Psychanalyse.

 

Etre psychologue au référentiel psychanalytique à l’ASE, c’est être pris entre deux discours. D’un côté celui sur les « situations » « prises en charge » par les « référents » pour lesquels il s’agit de « placer », « sauvegarder », « protéger » « médiatiser » « dépister » des « usagers » qui signent un contrat, de l’autre un discours complément autre, où il s’agit de « sujet de l’inconscient », de « transfert », de « structure psychique », de « demande », le discours de la psychanalyse. Des discours au terrain, comment faire le psychologue avec de la psychanalyse ?

le social et l’individuel, quel pacte

Les profondes mutations dans la société actuelle se disent sur trois aspects importants dans le travail social :

· la déliaison sociale: un nombre impressionnant de parents qui n’arrivent pas à garder leurs enfants, tous ou partie, les 4, les 5 enfants

· la désinstitutionalisation : une inadéquation des moyens mis en œuvre parce qu’obsolètes (le manque de lieux d’accueil par exemple, assistantes familiales, familles d’accueil)

· la rationalisation : le nombre de lits en psychiatrie a baissé en moyenne de 5000 / an ces 20 dernières années[1].

Dans la cité, la désinstitutionalisation se traduit par un plus grand nombre de personnes avec des troubles psychiatriques, accueillies dans des familles d’accueil, chez des assistantes familiales. Lorsque la nécessité s’en fait sentir, parfois trouver une place en institution spécialisée apparaît comme une gageure. Cette organisation donne lieu à un éclatement du nombre d’intervenants et à des permutations de publics entre institutions.

La logique administrative aussi prend son tribut sous la forme aussi d’une tendance sociale : le contrat. Ces contrats apparaissent comme suppléance à la déliaison sociale et au vacillement symbolique dans la société, comme pour qu’un recours au droit, à la justice et à un arsenal de dispositifs et de professionnels, pallie notre manque à « être ensemble ». Mais ce recours permet parfois d’entériner des situations parfaitement toxiques et déstructurantes pour l’enfant qui se trouve être l’enjeu d’une relation particulière entre membres de sa famille, et pour qui, du coup, se brouillent les repères.

Mlle P, vivant sans compagnon et avec son fils de 3 ans chez sa propre mère, est hospitalisée à Montperrin, l’enfant est confié à la grand-mère. En un an, les épisodes d’agitation de Mlle P se stabilisent, mais entre temps les décisions du tribunal ont « déchu » la mère de ses droits au profit de la grand-mère. La grand-mère est maintenant « tiers digne de confiance » dans les rencontres médiatisées entre la mère et le petit garçon. Les semaines passant, l’équipe prend conscience que le petit garçon se trouve être pris dans une relation de rivalité entre sa mère et sa grand-mère et que les choses telles que fixées par la loi, contribuent aux états d’agitation de Mlle P et, en présence de sa mère compliquent ses relations avec son enfant.

Que faire pour préserver tout de même l’enfant ? et la mère ?

Comment sans déroger à la loi – le tiers de confiance et les rencontres médiatisées sont ordonnées par le juge – permettre tout de même que quelque chose fasse tiers dans ce système familial ? Comment couper à la jouissance des deux femmes ?

L’axe de travail décidé en réunion de synthèse est de ménager autant que possible de rencontres entre l’enfant et chacune des femmes séparément.

Pour qu’existe un certain ordre du monde, le recours au droit a entériné un système de relations familiales qui fait impasse sur la succession des générations et la mort. Le contrat et le recours au droit ne résument donc pas toutes les dimensions des relations humaines

Le quotidien de la relation qui lie le travailleur social et l’usager en souffrance correspond à une dimension autre que celle du contrat. Les nombreux essais et erreurs de tâtonnements du contexte scolaire, professionnel, familial dans une recherche d’appuis, d’alliés, de quasi coalitions parfois, indiquent que par delà le contrat il y a du pacte. On cherche à s’assurer l’adhésion de tel dans la famille, le soutien de tel autre, voire à en évincer un quatrième, le tout soutenu par le désir et le discours des différentes parties en présence.

Et il y a un décalage entre la tentative de définir un cadre de travail nécessaire dans de telles circonstances, et la question fondamentale que pose tout être humain par ses actes et par ses symptômes : quelle est ma place dans mes relations familiales, sociales, dans l’ordre symbolique ?

Cette différence de niveau entre la réalité et les mirages imaginaires d’un côté et le Symbolique de l’autre, Lacan la situe du côté du nom-du-père : « Le complexe d’œdipe, veut dire que la relation imaginaire, conflictuelle, incestueuse en elle-même, est vouée au conflit et à la ruine. Pour que l’être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du mâle à la femelle, il faut qu’intervienne un tiers, qui soit l’image de quelque chose de réussi, le modèle d’une harmonie. Ce n’est pas assez dire – il faut une loi, une chaîne, un ordre symbolique, l’intervention de l’ordre de la parole, c’est-à-dire du père, non pas le père naturel, mais ce qui s’appelle le père. L’ordre qui empêche la collision et l’éclatement de la situation dans l’ensemble est fondé sur l’existence de ce nom du père[2]. »

Cet écart entre l’artéfact de la demande institutionnelle et la réalité du terrain a ses effets, ceux de l’écart entre l’objet et le désir.

La psychanalyse peut-elle être d’un quelconque secours pour penser les mutations de la société ? Jean-Pierre Lebrun et Charles Melman relèvent ce défi. Dans « L’homme sans gravité[3] », c’est une actualisation de ce que Freud appelait le « malaise dans la civilisation » qu’ils visent. Leur thèse centrale est qu’un « homme libéral » serait en formation, bouleversant l’ancienne économie psychique. Nous serions en train de passer d’une culture fondée sur le refoulement, et donc sur la névrose, à une culture qui promeut la perversion, ultime défense contre la psychose.

La nouveauté réside dans le nouveau statut de l’objet introduit par l’ultralibéralisme : si, pour le névrosé, tout objet se présentait sur fond d’absence (« castration »), pour le pervers, en revanche, il s’agit d’exhiber en permanence ce qui, ordinairement, se trouve dérobé. La perversion se trouverait ainsi au principe de toutes les relations sociales – travail et autres. Ainsi condamné à la jeunesse et à la jouissance perpétuelles, le nouveau sujet ne peut que se trouver en proie à la fatigue, aux addictions, au désarroi et à l’effacement des repères et des limites.

Si la perversion est le déni de la castration, de la loi symbolique, c’est aussi une jouissance à diviser l’Autre – à toucher du doigt son angoisse. Les professionnels de l’action sociale y ont aussi affaire, non à leur insu d’ailleurs, et aussi en raison de la multiplication des services et des intervenants au sein de chaque dispositif, et donc de leurs failles de leurs insuffisances, des faiblesses ou des manques de chaque professionnel, qui peut être mis à mal par le travail avec de telles personnes.

P. Declerck[4] donne de nombreux exemples de ces situations où la personne clochardisée jouit de se mettre à nu devant le soignant ou le travailleur social, de mettre à nu sa souffrance ou la proximité de la mort, et de toucher ainsi à l’angoisse de l’autre. Cet usager enclin aux passages à l’acte, à des pratiques addictives, est convoqué au projet individualisé et à la contractualisation, par sa difficulté à rester dans le cadre, il interroge les fonctionnements ordinaires des institutions, les modalités de « prise en charge ».

Ceci conduit à s’interroger à son tour la notion de sujet. Le contrat ne repose-t-il pas sur l’idée de parties en mesure de décider objectivement de leurs intérêts ?

Pour certains travailleurs sociaux, le contrat est caduc avant même d’être établi, et certains contrats n’ont alors de valeur pour eux que dans la mesure où ils permettent d’accéder pour l’usager à une aide précise.

Comment penser la suppléance qu’implique une telle relation d’aide,  que peut-on soutenir pour le sujet de son désir et à partir de quand décide-t-on pour l’autre ? c’est une question qui fait débat au sein des équipes:

« Ce qu’il faut ce n’est pas que les assistantes sociales connaissent le travail des éducatrices et vice et versa, ce qu’il y a c’est qu’il n’y a pas assez de travail d’équipe. Ce qu’on fait c’est pas de l’activité sur l’enfant et les parents. C’est pas une prise en charge ! Que fait-on ? Ce n’est pas un suivi, alors quoi ? on aide à grandir ? se structurer ? Et puis qu’est-ce que ça veut dire cette histoire de fonctionnement familial ? y a des familles où ça « fonctionne très bien » le père viole les petits la mère boit pour oublier et ça fonctionne comme ça. Il faut donc élaborer et non pas indiquer des axes de travail. Ça implique la question du positionnement par rapport aux parents dans le cadre des audiences de séparation parents/enfants. On travaille avec les parents pour l’enfant.

S’il doit devenir pute comme sa mère ou voyou comme son père pour s’en sortir dans sa tête, eh bien je veux pouvoir l’aider à soutenir son truc ».

« Je suis où je ne pense pas, je pense où je ne suis pas ». La notion d’usager ne recouvre pas celle de sujet pour la psychanalyse. Ce n’est pas là le sujet social.

Sa présence devant le travailleur social est aussi la résultante de déterminismes économiques, sociologiques, institutionnels, mais cette personne n’est pas non plus un sujet rationnel, libre auteur de ses actes, déterminant en toute conscience ses actions, son projet en fonction d’objectifs prédéfinis et en attente de retour de quelques bénéfices, quand bien même ils seraient qualifiés de symboliques. Il dépose aussi des questions : qui suis-je ? qu’est-ce que cela veut dire ce qui m’arrive ? Pourquoi moi ? Est-ce que cela va durer jusqu’à ma mort ? y a-t-il quelqu’un pour m’entendre ? Quelle logique pourrait-elle rendre compte de mon destin ?

le Transfert

Alors les travailleurs sociaux ont-ils à faire avec le transfert ou pas, et comment s’en débrouillent-ils ? Où se trouve-t-on quand il faut donner une réponse, savoir proposer quelque chose, savoir expliquer les symptômes ou les problématiques des personnes par des pseudo-savoirs sur leur enfance, leurs traumatismes ? Que fait-on de la relation imaginaire à la personne, qui pousse à abdiquer ou à soutenir une position personnelle du sujet en réunion de synthèse?

Et que faire du paradoxe de ces dispositifs sociaux où les usagers qui s’y trouvent ont à viser l’autonomie, alors que les professionnels de l’action sociale sont pris eux-mêmes dans des dispositifs et des fonctionnements administratifs et institutionnels qui les conduisent, eux à ne pas l’être.

Comment faire pour ne pas « donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » selon la formule de Lacan ?

D’accord, il n’y a de véritable transfert que dans le cadre de la cure analytique. Enfin, de transfert analysable, parce que de l’autre, du transfert-contre-transfert dans les deux sens, il y en a. L’un vient avec ce qu’il n’a pas, son manque à être, et il vient le proposer à quelqu’un qui n’en a que faire, puisque lui, ce qui l’habite, c’est son manque propre.

Pour la psychanalyse, le transfert est aussi une question d’adresse : ce qu’il dit dans la manifestation spécifique de son symptôme, le sujet le manifeste comme un appel à l’Autre, pour qu’il entende quelque chose de la question inconsciente qui l’habite et pour être un lieu d’élaboration de cette question.

Le terme d’adresse permet également de penser le symptôme en terme de lettres, nécessitant un espace où s’inscrire, sur la base d’une écoute Autre, écoute par le sujet lui-même par l’écoute de l’analyste, d’autres signifiants derrière les signifiants redondants de l’analysant, opération qui permet l’émergence d’un savoir inconscient.

La dimension du sujet sujet-supposé-savoir est là dans de nombreuses situations de demande d’aide et d’intervention de la part de personnes en difficulté, et une autre manière de parler du transfert repose sur ce concept de sujet-supposé-savoir de Lacan, le patient qui fait une demande d’analyse suppose chez le psychanalyste un savoir. Le mouvement de la cure va consister à déplacer les termes de ces représentations, en déplaçant progressivement les questions initiales : le savoir n’est pas chez le psychanalyste, comme il l’est chez le médecin, il est chez le patient. Et le cadre analytique, l’intervention ou l’interprétation de l’analyste sont là pour opérer ces déplacements et pour faire advenir ce savoir inconscient du sujet. Mais plus que l’énoncé et son sens, c’est l’énonciation, c’est-à-dire au delà du symbolique, il y a aussi à entendre qui parle et à qui ça parle, c’est-à-dire le discours qui détermine le mouvement de la cure.

La cure analytique n’est donc pas un lieu de parole libératrice par elle même, qui permettrait une sorte de catharsis bénéfique. L’enjeu est dans l’émergence du sujet à partir d’un déplacement. Quelque chose aura bougé dans l’ordre des représentations inconscientes du sujet, dans les combinaisons de signifiants propres à sa vie et le sujet occupera une autre position subjective dans son rapport aux autres et à la société.

Le transfert – dans le cadre psychanalytique – permet une actualisation de quelque chose du fantasme qui gouverne la vie du sujet, de la part d’impossible qu’il y a chez tout être humain, il permet un déplacement de ce qui en est la limite, une élaboration de l’inpensé, l’irreprésentable.

En fin de compte, le transfert pour le travailleur social, pour ce qui concerne le référentiel psychanalytique, n’est pas le terme adéquat.

Prendre soin

Dans « le Soignant épinglé » François Ansermet et Maria-Grazia Sorentino décrivent des déterminants propres aux soignants et institutions liés aux impasses où se trouvent les usagers, en l’occurrence des psychotiques, mais est-ce si différent au niveau du processus quel que soit le patient ? Ils parlent de ce soignant qui au début de sa carrière semble assumer son choix professionnel mais que cela n’empêche pas d’éprouver une angoisse particulière dès ses premiers contacts avec le psychotique. Mais il ne pense pas être là pour se préoccuper des réactions singulières qui résultent de sa rencontre avec la psychose. Cependant, il sera insidieusement pris au piège de sa tâche et consacrera une part importante de son temps à se défendre des effets de cette rencontre gênante. Mais une rencontre avec qui ? Saisi par une inquiétante familiarité, l’autre va se révéler à lui-même. Etrange rencontre : le soignant découvre qu’il abrite en lui-même une source cachée d’angoisse. Honteux de cette faille, il essaie de reconstruire de toutes ses forces son château d’homme civilisé. « Méconnaître, c’est méconnaître cette angoisse. Derrière le brouhaha institutionnel, autre chose est à l’œuvre.(…) Encore une fois, on constate que l’institution, organisation apte à durer, tient par le ciment de la négation ou du déni, dans l’évitement des vérités que révèlent les drames qui l’habitent[5]. »

A quel discours se vouer ?

Ce que peut apprendre justement la pratique à l’A.S.E. c’est que pour un psychologue clinicien, ni lacânonner, ni idéaliser tel ou tel lien ou idéologie ne risque de suffire. Certaines familles sont tant ravagées qu’on ne peut s’appuyer sur personne – il arrive qu’une assistante sociale « gère » la famille en pack, parents, enfants, petits enfants et cousins éloignés. Certains juges pour enfants émettent parfois des sentences dépourvues de bon sens. Certaines utopies scientistes sur la santé publique sont étouffantes pour le sujet.

Il y a à composer avec à la fois une réalité fortement marquée par le contexte, une temporalité à plusieurs vitesses, un effet de « rencontre », autrement dit, il y a du Symbolique, de l’Imaginaire, mais il y aussi le Réel. Le rôle du psychologue est de permettre que la souffrance des personnes dont il a la « responsabilité » à l’ASE ne restent pas lettre morte et que la société prenne en compte les réalités liées à un handicap, à la maladie, au malaise.


[1] La santé mentale des français, Raymond Lepoutre et Jean de Kervasdoué, Ed. Odile Jacob, 2002.

[2] J.Lacan : Les Psychoses, Seuil, p.111, leçon du 18 janvier 1956.

[3] Jean-Pierre Lebrun et Charles Melman, L’homme sans gravité, Denoël, Paris, 2002

[4] Patrick Declerck, Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, Ed. Pocket 2003

[5] F. Ansermet et M-G. Sorrentino, Malaise dans l’institution, Le Soignant épinglé, p. 12Ed. Anthropos-Economica, 1991.

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~ par ad Nob sur 10 octobre 2007.

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